Identité et racisme internalisé

J’ai la chance d’être née avec un patrimoine culturel très riche mais, malheureusement, la société a presque réussi à me convaincre que c’était un malheur.

  Je suis rifaine. Il s’agit d’une branche des amazighen (aussi appelé-e-s berbères), peuple d’Afrique du Nord, qui est originaire du Rif (d’où le nom… smart hein), zone au nord du Maroc actuel. En gros, je viens (ou plutôt mes parents viennent) des montagnes. Mais pendant très longtemps, j’ai été dans le déni de mes origines, à cause de racisme internalisé.

  Dès l’école primaire, j’ai compris que si j’arrivais à passer pour une blanche, la vie serait plus facile pour moi. Que ce soit en entendant ma sœur dire qu’elle préférait que ses employeur-se-s ne sachent pas qu’elle est musulmane ou en voyant à la télé que si j’étais arabe, tout ce qu’il me restait à faire était de devenir voleuse. Je m’étais même convaincue (ou la société m’a convaincu, plutôt) que j’avais de la chance d’être pâle car ça m’aiderait à effacer mon héritage. Je me disais que plus grande je me lisserai constamment les cheveux, qui trahissent mes origines, et que je changerais de nom. Et ce n’est pas une hyperbole. J’envisageai sérieusement, du haut de mes 10 ans de supprimer tout ce qui pouvait faire qu’on ne me prenne pas pour une blanche.

  Mais est-ce vraiment une surprise dans une société dans laquelle je devais prendre ça pour un compliment quand quelqu’un-e me disait qu’iel aurait cru que j’étais blanche s’iel ne connaissait pas mon nom ? D’autant plus que ma personnalité et mes centres d’intérêts étaient tout le contraire de ce qu’on attendait d’une petite arabe cliché. J’avais de bons résultats, j’écoutais du métal et j’adorais les mangas mielleux. Là encore, tout ce qu’il faut pour me croire blanche. Et vous remarquerez que je parle de moi-même comme étant arabe. Le fait est que je ne le suis pas. Les amazighen étaient au Maghreb avant l’arrivée des arabes, en faisant deux peuples différents, mais à l’époque ça m’importait peu. Je réduisait ma propre identité parce que je considérais qu’elle ne pouvait que me ralentir dans ma recherche d’identité illusoire. J’avais honte de mes parents, qui ne parlent pas bien français. J’avais honte de moi-même.

  Puis, en commençant à m’intéresser au féminisme vers mes 15 ans, je tombai à l’occasion sur des sujets anti-racisme et très lentement, je commençais à comprendre. Je n’avais pas à rire quand quelqu’un me faisait une blague sur le couscous ou sur le fait que mon peuple serait composé uniquement de voleur-se-s. Mon but ultime n’avait pas à être l’ « intégration ». Ce n’est pas normal qu’on me sexualise à cause de mes origines. Je n’avais pas à cacher mes origines aussi longtemps que je le pouvais. Je n’avais pas à avoir honte, ni peur.

  Et c’est à partir de là que j’ai commencé à ouvrir les yeux sur le monde autour de moi, et sur les gens dont je m’étais entourée. Tout à coup, les « je suis pas raciste mais… » de mes copines sonnaient différemment. Je me rendais enfin compte des regards malveillants auxquels mes parents avaient droit quand iels parlaient rifain en public. Puis, un jour, au lendemain de l’attentat chez Charlie Hebdo, un camarade de classe m’a dit que je devrais avoir honte, que ce sont les gens « comme moi » qui font des choses comme ça. Et ça a été comme une énorme claque. Je me suis juste retrouvée muette face au constat que non, ma génération n’est pas forcément moins conne que les plus vieux-lles sur ce point.

  Mais je me suis surtout rendue compte que je ne pouvais pas avoir le privilège de ne rien faire face à ça. Sinon, on finit dans un monde où des néo-nazis manifestent impunément leur haine aux yeux de tou-te-s. Je suis obligée d’agir, à mon niveau, pour mettre en avant la nécessité de représentation dans les médias afin qu’on ne considère plus qu’être blanc-he c’est ce qui est « normal ». Puis pour qu’on arrête de ridiculiser les enfants racisé-e-s parce que leurs centres d’intérêts ne correspondent pas aux clichés rattachés à leurs origines, car ça provoque un vrai sens de déconnexion de son patrimoine et un sens d’illégitimité. Mais aussi pour protéger celleux qu’on accuse de participer aux amalgames parce qu’iels correspondent à ces clichés. Et pour des milliards d’autres choses…

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